Ce week-end, j'ai fait un truc que je n'avais jamais fait : je suis allé voir un groupe de hackeurs.

En fait, j'ai passé l'après-midi avec une connaissance qui avait un rendez-vous dans un groupe de hacking (pour quelque chose de tout à fait annexe, d'ailleurs) et je l'ai accompagné là-bas. Je me suis donc retrouvé au soir déclinant dans une zone commercialo-industrielle de banlieue, un non-espace coincé entre les industries chimiques, la ligne de chemin de fer et les bâtiments tertiaires abandonnés pour le fin de semaine. Comme il se doit, le local se situait au sous-sol d'une grande batisse à moitié abandonnée, accessible par un long chemin envahi par les ronces et les orties. La pièce en elle-même tenait à la fois du squat, du fantasme de célibataire et du délire gibsonnien : composants informatiques partout, fils apparents pendus au plafond, grande table recouverte de matos improbable, canapés défoncés, murs en parpaings bruts taggués.

Nous fûmes accueillis par une dizaine de têtes qui auraient fait de la concurrence à Matthew Broderick lors du casting de WarGames. Enfin, "accueillis" est un bien grand mot : personne n'a tourné la tête lors de notre entrée et il a presque fallu en secouer deux ou trois pour qu'ils montrent que notre présence n'était pas passé inaperçue. Trois types dans un coin codaient en C un FPGA afin d'afficher une ligne clignotante sur un écran. Trois autres conversaient en néerlandais à l'autre bout de la pièce. Une vague forme encapuchonnée de vert fluo restait concentrée sur son activité en cours (un jeu de plate-forme avec Tux comme héros). Quelques autres mâles à l'aspect vaguement adolescent (ou post-adolescent, difficile à dire) pianotaient sans relâche sur leurs claviers.

Mon compagnon d'aventure a fini par trouver avec qui il avait rendez-vous : ce ne fut pas facile, parce que la personne en question n'avait visiblement pas percuté que les deux visiteurs que personne n'avait encore jamais vu étaient là pour lui parler, même lorsque son nom fut prononcé à la cantonade. Lorsque dix minutes plus tard, nous sommes repartis, il s'est remis illico à son code. Personne d'autre ne nous a salué.

Je ne pense pas être quelqu'un de très sociable, mais j'avoue ne jamais avoir rencontré des personnes aussi peu sociables que ça. En fait, je pensais que cette caricature de geek n'était vraiment que cela : une caricature. La voir en vrai m'a fait prendre conscience de mon enracinement personnel dans le monde réel. J'ai vécu quelque chose d'intéressant, samedi dernier, en fin de journée, dans la banlieue de Paris.